IA dans le recrutement : comment prévenir les dérives ?
Simon Wuidar, Olivier Lisein, Giseline Rondeaux, Thomas Pirsoul
Le Lentic, en collaboration avec l’Ecole de Sciences Sociales de l’Université de Hasselt, s’est penché sur la question de l’utilisations de l’IA dans le recrutement et sélection dans un nouveau rapport commandité par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Quels sont les enjeux pour les pouvoirs publics, les organisations et les recruteurs ?
Par : Simon Wuidar, Olivier Lisein, Giseline Rondeaux, Thomas Pirsoul
L’IA, un outil désormais incontournable
En raison de leurs nombreuses applications possibles, les systèmes d’IA sont déjà utilisés de différentes manières et dans divers secteurs afin de rendre les processus de recrutement et de sélection plus efficaces et plus rapides. Bien que prometteuse, l’utilisation de l’IA et de systèmes similaires comporte des risques en termes de renforcement des inégalités et de la discrimination fondée sur le genre. Ces dernières années, de nombreux exemples de systèmes d’IA discriminatoires ou présentant des biais (de genre) ont été rapportés, le plus souvent sans que les utilisateurs·rices en ait conscience.
L’étude, conduite en Flandre et en Wallonie, met en évidence les différents niveaux d’usage de cet outil par les recruteurs, ainsi que les risques à prendre en compte afin d’établir un cadre permettant de prévenir les dérives.
Toutes les étapes du recrutement sont concernées, mais à des degrés variables
Les résultats révèlent que 74 % des recruteur·euse·s utilisent l'IA à au moins une étape du processus, avec une utilisation intensive en phase de préparation (77 %) notamment pour la prise de notes automatisée lors de la définition du besoin de recrutement, la rédaction d’offres d’emploi et la génération de questions d’entretien ; modérée en phase de recherche de candidat·e·s (43 %) en s’appuyant sur des plateformes telles que Linkedin ; et limitée en phase de sélection (21 %) où les systèmes de parsing et de matching prédictif interviennent. L'IA est principalement mobilisée comme « super support administratif », en particulier pour les profils à forte affluence (cf. image 1).
Image 1 : Usage de l'IA dans les phases de recrutement
Par ailleurs, deux types d’utilisation se distinguent. D’un côté, l’IA s’inscrit dans une stratégie institutionnelle, avec des outils mis à la disposition des recruteurs par leurs organisations. De l’autre, des usages informels émergent, connus sous le terme de « shadow AI », où les recruteurs se tournent de manière individuelle vers certains outils.
Un cadre réglementaire nécessaire pour prévenir les dérives
Au niveau européen, la Commission a adopté le règlement sur l’intelligence artificielle (AI Act), entré en vigueur le 1er août 2024. La plupart de ses dispositions s’appliqueront à compter du 2 août 2026. Ce texte classe notamment les systèmes d’IA destinés au recrutement ou à la sélection de personnes physiques parmi les « systèmes à haut risque ».
Quelles recommandations ?
S’aligner sur l’AI Act ne sera pas suffisant à long terme. Compte tenu des modifications proposées par la Commission européenne en novembre 2025, notamment en matière d’exigences de transparence pour les systèmes à haut risque, le rapport propose des recommandations à trois niveaux.
Pour les décideurs
Renforcer le cadre juridique afin d’assurer une réglementation permettant de réduire l’impact des biais et de limiter les risques de discrimination.
Au niveau belge, il conviendrait d’examiner si le cadre existant en matière de lutte contre la discrimination, ainsi que les autres lois et CCT pertinentes, combinés à l’AI Act, suffisent à garantir une utilisation non discriminatoire des systèmes d’IA dans le contexte professionnel.
Prévoir des audits indépendants et périodiques obligatoires des systèmes d’IA, à l’instar de la New York City Bias Audit Law. Ces audits devraient inclure, au minimum, une analyse des risques de discrimination, notamment de genre, et couvrir également la cybersécurité ainsi que la protection des données.
Rendre transparente l’utilisation de l’IA par les pouvoirs publics via un registre public des algorithmes utilisés par les institutions. Par ailleurs, les acteurs publics, à différents niveaux, devraient proposer des informations et des formations afin de sensibiliser et responsabiliser les parties prenantes, en accordant une attention particulière aux biais, notamment de genre.
Enfin, les pouvoirs publics devront veiller à ce que les autorités chargées de la protection des droits fondamentaux disposent de moyens financiers, humains et techniques suffisants, en particulier les organes compétents en matière d’égalité. À cela s’ajoute l’importance d’investir dans le développement de l’IA en Belgique.
Pour les organisations utilisatrices
Afin de se conformer aux exigences de l’AI Act, il est fortement recommandé d’instaurer un comité éthique dédié à l’IA. L’organisation devrait identifier et cartographier régulièrement l’ensemble des systèmes utilisés, y compris les pratiques informelles (« shadow AI ») et cadrer les usages au niveau de l’organisation
Elle devrait également mettre en place un dispositif de monitoring structuré, incluant des audits réguliers et indépendants, afin de détecter et de corriger les biais. Une supervision humaine systématique doit également être assurée, notamment pour garantir la transparence vis-à-vis des candidats.
Enfin, il est essentiel de former les équipes RH au recrutement inclusif et aux biais cognitifs appliqués à l’IA, afin entre autres de renforcer la maîtrise des pratiques de prompting inclusif.
Pour les organisations développeuses
La conception des solutions devrait intégrer le principe d’« Equality by Design ». Afin de garantir des évaluations non biaisées, les organisations devraient tester leurs algorithmes sur des bases de données diversifiées et prévoir des mécanismes de test post-déploiement permettant d’introduire des correctifs.
La documentation technique devrait être claire, accessible et suffisamment vulgarisée pour permettre une compréhension adéquate des risques et des limites des systèmes.
Pour les recruteurs
Leur rôle est central. Responsables de la formulation des requêtes, ils doivent veiller à la qualité des prompts afin de limiter les biais, adopter une écriture inclusive et développer une posture critique face aux résultats générés par l’IA.
Il est également essentiel de maintenir une transparence totale envers les candidats, en les informant dès le début du processus de recrutement de l’utilisation éventuelle d’outils d’IA.
Enfin, tout cas suspecté de discrimination par l’IA devrait être signalé aux instances compétentes. En ce sens, ils jouent un rôle de lanceurs d’alertes.
