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Les coûts cachés des technologies de self-tracking sur le bien-être

Lisa Baiwir



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©️ Adobestock

Le Digital Lab consacre son 10e Cahier du Digital à la santé numérique. Le premier article de ce recueil, rédigé par notre chercheuse Lisa Baiwir, se penche sur l’effet paradoxal des technologies de suivi personnel sur le bien-être.

Par Lisa Baiwir

Les technologies de suivi personnel, aussi appelées technologies de self-tracking, occupent une place de plus en plus importante dans la vie quotidienne. Elles promettent d'améliorer la santé et le bien-être en permettant aux individus de collecter, d’analyser et d’optimiser leurs comportements. Toutefois, si ces outils peuvent être bénéfiques, ils présentent aussi des effets néfastes parfois méconnus tant sur notre bien-être psychologique qu’émotionnel.

Les technologies de suivi personnel

Destinés à aider les individus à surveiller et à améliorer leurs habitudes de santé au quotidien, les dispositifs de suivi personnel collectent une variété de paramètres liés à la santé : nombre de pas, rythme cardiaque, qualité du sommeil, alimentation, etc. En 2023, des applications de santé ont été téléchargées plus de 10 milliards de fois dans le monde, témoignant de la hausse du niveau de priorité accordé au bien-être en particulier au sein de jeunes générations.

Les technologies de suivi personnel se présentent sous différentes formes :

Type de dispositif

Exemples

Smartphones

Applications mobiles : MyFitnessPal, Strava, Petit Bambou, Clue

Produits portables

Bracelets d’activité : Fitbit Inspire, Garmin vívosmart

Montres connectées : Apple Watch, Xiaomi Watch

Moniteurs de fréquence cardiaque : Garmin HRM-Dual, Polar H9

Bagues intelligentes : Oura Ring, Samsung Galaxy Ring

Objets intelligents

Pèse-personnes intelligents : Omron Viva

Bouteilles d'eau intelligentes : HidrateSpark

Toilettes intelligentes : Withings U-Scan

Tableau1 : Type de dispositifs de suivi personnel

 

Cette facilité d'utilisation et d'accès confère aux individus une responsabilité importante dans la prise en charge de leur santé et de leur bien-être tout en suggérant que leur utilisation est une démarche essentielle au bien-être.

Les avantages des technologies de suivi personnel

Sensibilisation et connaissance

Ces technologies renforcent la connaissance et la conscience des comportements de santé. En fournissant des données et du contenu éducatif, elles aident les utilisateurs à mieux comprendre leur corps (Clue) ou facilitent des choix plus éclairés (Yuka).

Motivation et maintien des bonnes habitudes

Les fonctionnalités intégrées (fixation d’objectifs, visualisation des progrès, badges, rappels, etc.) agissent comme des leviers de motivation. En récompensant les efforts et en traçant les progrès, elles créent un sentiment d’accomplissement qui favorise la persévérance (FatSecret).

Soutien communautaire

Les plateformes sociales intégrées (comme sur Strava ou MyFitnessPal) créent des communautés virtuelles d’entraide. Les utilisateurs peuvent se motiver entre eux, partager leurs réussites et participer à des défis, favorisant un sentiment d’appartenance et une émulation positive.

Prévention des maladies

Les outils connectés permettent la détection précoce de troubles. Les montres surveillent les fréquences cardiaques ou les troubles du sommeil ; des capteurs avancés comme Oura Ring ou Withings U-Scan collectent des données biométriques fines, facilitant l’identification d’anomalies et incitant à une consultation médicale.

 

Les effets néfastes du suivi personnel

Ces outils s'appuient sur des processus de motivation non seulement pour favoriser des habitudes saines, mais aussi pour accroître l'engagement de l'utilisateur vis-à-vis de la technologie elle-même, permettant aux entreprises de recueillir des données précieuses. Toutefois, cette focalisation intense peut parfois conduire à un surengagement générant un impact négatif sur le bien-être psychologique d’après une récente étude.

Le surengagement envers les technologies de suivi personnel

Bien que ces outils visent à encourager des comportements sains, ils peuvent aussi favoriser des schémas compulsifs et addictifs. Les utilisateur·rices peuvent se concentrer à l'excès sur le suivi et l'optimisation de leurs données, ignorant parfois les signaux de détresse et repoussant leurs limites dans la poursuite de leurs objectifs, générant à terme un épuisement émotionnel, voire une perte d’autonomie où la technologie dicte les décisions, transformant finalement l’outil d’aide en facteur de mal-être.

 

La poursuite des idéaux de santé

En valorisant les données corporelles (pas, calories, etc.), elles favorisent une vision objectivée du corps et minimisent le bien-être subjectif. Cette approche peut conduire à  une focalisation excessive sur l’apparence ou la performance. De plus, les normes idéalisées diffusées par des plateformes numériques accentuent la pression sociale et entraînent chez certains utilisateurs des comportements compulsifs (sport excessif, régimes stricts) et une baisse de l’estime de soi.

Confidentialité des données

Les technologies de suivi personnel recueillent des données sensibles, souvent sans que les utilisateurs comprennent leur traitement. Les politiques de confidentialité, complexes, masquent des risques comme les partages non autorisés avec des tiers. Ce manque de transparence soulève des enjeux éthiques et de gouvernance des données.

Les forces en jeu

La manière dont les individus s'engagent dans les technologies de suivi personnel - et la mesure dans laquelle ils en retirent des avantages ou des inconvénients - est déterminée à la fois par les caractéristiques individuelles et par la conception technologique.

Le rôle des caractéristiques individuelles :

Les utilisateur·rices ne sont pas tous égaux dans la manière dont ils interagissent avec les technologies de suivi personnel. Ces différences sont influencées par leurs objectifs personnels en matière de santé, qui varient considérablement.

Ces distinctions donnent lieu à quatre profils d’utilisateurs avec des motivations et comportements uniques.

 24-12 Figure 1 Baiwir FR

© Baiwir et al.

Figure1 : Différents profils d'utilisateurs, inspirés de Baiwir et al. (2024)

Les personnes fortement motivées par les données ou la performance sont les plus vulnérables au surengagement. À l’inverse, les usages plus ludiques ou exploratoires tendent à générer moins de stress.

Le rôle de la conception technologique 

Certaines caractéristiques des technologies de suivi personnel peuvent involontairement encourager des comportements compulsifs, poussant à une surveillance excessive et à des comparaisons sociales malsaines.

Les outils de mesure ludiques, tels que les badges et les classements, peuvent également créer un sentiment de pression pour maintenir des records ou surpasser les autres, ce qui conduit souvent à donner la priorité aux mesures plutôt qu'à leur propre bien-être.

Quelles solutions ?

Pour limiter les effets négatifs, plusieurs pistes sont proposées :

  • Les applications pourraient intégrer des fonctionnalités favorisant une relation positive avec le corps en ciblant l’écoute du corps, une prise de distance avec la technologie ou encore la santé mentale.
  • Les utilisateurs, en particulier les jeunes, devraient être sensibilisés aux risques d’addiction ou de perte de repères. Des programmes éducatifs pourraient les former à un usage équilibré.
  • Les gouvernements devraient intervenir pour s'assurer du respect des normes éthiques avec la priorité au bien-être de l'utilisateur·rice dans la conception de ces outils. En Belgique, les 8 principes « Caring Technology » offrent déjà un cadre éthique pour les technologies de santé.

Conclusion

Les technologies de suivi personnel offrent possibilités d'amélioration du bien-être avec des avantages tels qu’une amélioration des connaissances, la motivation, le soutien social et la prévention des maladies. Toutefois, les caractéristiques mêmes qui les rendent attrayantes peuvent également contribuer à des résultats psychologiques négatifs. Un engagement excessif dans le self-tracking peut en effet engendrer du stress, des comportements compulsifs et une perception déformée de sa propre valeur. Ce paradoxe est à prendre en compte.

Axer ces outils sur le bien-être et les pratiques éthiques en matière de données est nécessaire pour contribuer positivement au bien-être des utilisateurs et utilisatrices. Leur autonomisation par l'éducation et la réglementation est également un élément clé de la solution.

En fin de compte, l'objectif principal de la transformation numérique dans les soins de santé devrait être d'améliorer le bien-être général de la population, en favorisant une relation plus saine et plus équilibrée entre la technologie et la santé.

 

Retrouvez l’article original dans son intégralité sous le titre : « L'effet paradoxal des technologies de suivi personnel sur le bien-être », ainsi que 3 autres contributions de qualité sur la santé numérique, dans le 10e numéro des Cahiers du Digital, disponible ici

The Conversation

Publié le

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